RECENZII


Constantin FROSIN


LA MONTAGNE A ACCOUCHÉ D’UNE SOURIS !!!

    J’erre comme une âme en peine depuis que j’ai lu les traductions de Jean-Louis COURRIOL, parues aux excellentes éditions „Paralela 45”. Certes, il s’agit d’Eminescu – tout un chacun doit se faire la main là-dessus, n’est-ce pas ? Pouvait-il en être autrement ? Hélas, non ! Parce que, d’une part, les Roumains – surtout les directeurs de maisons d’édition…, font preuve d’un snobisme à tout rompre, en ne faisant jamais confiance aux traducteurs roumains, fussent-ils chevronnés, d’autre part, parce que de très bons traducteurs de prose, comme Jean-Louis COURRIOL, acceptent le défi des éditeurs appâtés par leur statut de Français – de traduire de la poésie, en oubliant la condition essentielle requise à tout traducteur de poésie: être poète dans la langue dans laquelle on traduit !
    Quand bien même il serait poète (à notre insu), Jean-Louis COURRIOL ne sait rien des contraintes diaboliques imposées par la traduction de poésie, ne sait rien sur la prosodie, sur le rythme, sur la musicalité spécifique de certaines rimes et de certains nombres de syllabes, mais il se fait fort de s’y connaître. Le résultat: ce livre honteux, qui démolit une fois de plus le plus grand poète roumain (le Larousse même le dit, n’en déplaise à l’éditeur ni au traducteur).
    Je n’ai jamais cru moi, au stupide dicton/sentence qui dit que tout traducteur est un traître: Traduttore/ Tradittore ! Voilà que la présente malversation, pardon, traduction d’Eminescu montre à quel point les étrangers sont incapables de percevoir les nuances des poètes roumains, ce qui pourrait être pris – pourquoi pas ? – pour de l’indifférence, pour un terrible manque d’égard pour notre Eminescu… C’est la première fois que j’y crois, car je vois dans cette traduction une vraie trahison, hélas !
    Malgré la dureté de cette critique, je peux dire que ce sont là des euphémismes, car tant l’éditeur que le traducteur mériteraient les pires critiques possible… Pour ma part, je m’en tiendrai à une brève analyse de quelques traductions jeanlouiscourrioliennes, qui non seulement massacrent des poèmes d’une beauté extraordinaire, mais laissent comprendre au lecteur français et francophone que ce poète roumain est des plus ordinaires, presque un mauvais poète…
    La superbe poésie Le Lac est assujettie à l’ignorance totale du traducteur des règles spécifiques de la traduction de poésie. La première strophe a des vers de 8 syllabes, et la rime s’établit entre le 2e et le 4e vers. Chez Jean-Louis COURRIOL, non seulement on ne peut parler de rimes féminines ou masculines, mais il fait rimer le 1er vers avec le 2e et le 4e, mettant en poussière la structure originale, la musicalité initiale, le rythme qui chez Eminescu est miroir et reflet, en même temps, des états d’âme du Poète.
    Il se permet d’introduire des mots qui n’existent pas chez Eminescu: sapin, et, pour comble de maladresse, il commet des impairs, de vraies bavures. Il dit: Le lac est bleu sous les sapins, mais les sapins sont verts (du moins chez les Roumains, cher traducteur) et le lac qui se trouve à leurs pieds ne saurait être bleu, parce qu’il reflète les sapins, comme quoi, l’introduction du mot sapin non seulement détruit l’ambiguïté poétique éminescienne, mais enfreint la logique-même !
    D’autre part, le deuxième vers de la première strophe, tel qu’il est traduit en français, n’a rien à voir avec l’original: Nuferi galbeni îl încarcă: Et de fleurs jaunes il semble peint. Le traducteur modifie effectivement le contexte et la vision du poète, pour l’amour de sa traduction expédiée, en effet un pis-aller – vous ne savez pas si bien dire, cher collègue… Chez Eminescu, c’était la réalité, réduite à son essence, en français courriolien, c’est l’apparence qui veut régner en maître. C’est Dieu vrai, oui, le traducteur a fait son coup: ce n’est qu’en apparence une traduction des poèmes éminesciens, c’est une apparence de traduction, non pas une traduction littéraire, d’autant moins poétique !
    Nous disions tout à l’heure que les vers de la première strophe de ce poème ont 8 syllabes, alors que chez Courriol, la structure syllabique est la suivante: 8, 7, 7, 6 ! Mais voilà la soi-disant traduction de cette strophe, à ne pas en croire ses yeux:
    Le lac est bleu sous les sapins/ Et de fleurs jaunes il semble peint./ Il frissonne en vagues légères/ Et berce une barque – sans fin. Il n’est rien resté de l’original roumain: Lacul codrilor albastru/ Nuferi galbeni îl încarca ;/ Tresarind în cercuri albe/ El cutremura o barca.
La belle image des cercles blancs (et si l’on conseillait au traducteur de revoir un dico de symboles, de plonger un peu dans les grands mythes de l’humanité, dans les grandes philosophies ?!) est disparue sans autre forme de procès ! Et pourtant, la prose de Courriol – car ce n’est plus de la poésie en français, n’en déplaise à tout le monde – aurait pu garder un tout petit peu – autant que faire se peut – la musicalité de l’original, telle que nous l’avons proposé à la revue POESIS 2/3, IIIe année (21/22):
Un lac bleu au milieu d’un bois/ De jaunets d’eau est parsemé ; Faisant des ronds d’écume sur l’eau/ Une petite barque s’y voit trembler. Voilà, cher collègue traducteur, que les fleurs jaunes ne sont pas n’importe quelles fleurs, comme il ressort de votre traduction, mais bien des jaunets d’eau ! Ces lotus bien roumains… Vous remarquerez, j’espère, que le lac reste bleu, malgré les bois qui le coincent, le bornent, pour ainsi dire, mais lui, le lac, il reste infini, car il reflète le ciel bleu, et non pas nécessairement le seul bois vert des environs… Et si le lac est le regard du Poète embrassant l’infini, si ce lac est son âme limpide, pure, prête à recevoir l’âme sœur, dont il est en quête au bord même de ce lac ? La traduction de poésie doit être aussi interprétation, et ne pas s’en tenir à la traduction mot à mot ou très exacte, car la poésie n’a rien à voir avec la précision ni avec l’exactitude…
Dans la deuxième strophe, il emploie une autre structure syllabique: 7, 7, 8, 8. Du jamais vu, n’est-ce pas ! Et vous n’aurez pas tout vu ! Il institue de son propre chef, une rime inexistante en roumain, faisant rimer, cette fois, le 1er et le 3e vers, et le 2e avec le 4e ! Chez Courriol, les rives sont sombres, ce qui n’est pas le cas chez Eminescu ; selon le traducteur, la bien-aimée doit jaillir de l’ombre – pourquoi donc, est-ce un être d’ombre, l’amour ? Que non, cher traducteur novice en fait de poésie, c’est un être de lumière et de bonheur, et là où il doit paraître, tout s’habille de lumière, même les rives, qui chez vous sont sombres !
Non seulement le traducteur se permet d’innover, de broder sur le poème d’Eminescu, mais il commet gaffe sur gaffe: il dit jaillir tout près de moi, de l’ombre, mais ce n’est rien, ça, par rapport à ce qui suit: Se jeter soudain dans mes bras !!! Alors que Eminescu écrit: Si sa-mi cada lin pe piept, chez Courriol, lin devient soudain, tout le contraire donc de la douceur de l’accolade chez Eminescu ! Et puis, se jeter implique automatiquement l’adverbe soudain (lequel préférez-vous: le pléonasme ou la tautologie, dites voir un peu, vous !) n’est-ce pas, cher universitaire traducteur ?! Mais pourquoi se jeter ? L’amour est-il si fougueux, selon vous, il implique brutalité et violence, comme dans le cas de la Mante ?
Vous auriez pu dire, approximativement, la même chose que nous: Je me promène le long des berges/ L’oreille tendue, pris de langueur. Je brûle de la voir jaillir des joncs/ Et tendre me presser sur son cœur. Qu’est devenue la tendresse chez vous, cher Collègue ? Pourquoi avez-vous préféré traduire si malencontreusement cette strophe: Je vais le long des rives sombres/ Et crois la voir à chaque pas/ Jaillir tout près de moi, de l’ombre,/ Se jeter soudain dans mes bras, cela passe mon entendement !
La 3e strophe nous réserve d’autres surprise, preuve irréfutable de ce que le traducteur n’a rien compris à la poésie d’Eminescu, d’une part, d’autre part, qu’il opère avec les moyens du traducteur de prose, ce qui, dans le cas de la poésie, est fatal pour le traducteur et létal pour l’auteur traduit ! Qui l’aura déterminé à accepter de traduire Eminescu ? Enfin… La petite barque d’Eminescu (renvoyant à intimité, à l’espace apparemment exigu de l’amour, mais combien privilégié, par l’étendue des sentiments si nobles et divins !) devient chez Courriol frêle (donc: inconsistance, instabilité, incertitude, fragilité des sentiments, etc.). Voilà un traducteur qui contredit son auteur, qui le prend à partie et fait ce que bon lui semble de sa poésie ! Mais là où le traducteur prend des libertés inouïes, c’est la passivité du paysage, qui ne fait plus partie de l’âme des protagonistes, qui ne se sent plus solidaire d’eux, mais les laisse faire, en toute indifférence. Si chez Eminescu, c’est un vœu discret, une pulsion de l’âme, un vrai désir à ses débuts, chez Courriol, c’est l’inverse: La barque frêle nous attend, donc chez lui, ce sont les protagonistes qui se laissent faire, comme s’ils n’avaient pas le choix, le bruit n’accompagne aucunement la musique des cœurs, il est là pour la frime et le décor, les rames glissent des doigts du poète, comme s’il était à bout de force, de guerre las, comme s’il en avait assez de cet amour et de ces rendez-vous interminables… Mais voyons cet amas foisonnant de confusions: La barque frêle nous attend/ Nul autre bruit que ceux des flots./ Les rames glissent de mes doigts/ Et nous allons au gré des eaux. Un désaccord terrible (si l’on peut dire) dépasse en gravité le reste: le singulier nul autre bruit est mis en équivalence et reçoit dans son prolongement un pluriel: que ceux des flots. Les bras m’en tombent, je n’en reviens pas… Et vous, Chers Lecteurs ? Mais vous, cher traducteur ?!
Mais ce n’est pas tout, tant s’en faut ! La structure syllabique est cette fois une d’ahurissante: 6, 7, 6, 8, au lieu de 8 syllabes, comme dans l’original. S’imagine-t-on qu’on abandonne les avirons pour se laisser aller au gré des eaux ? Détrompez-vous, cher traducteur, il s’agit d’un lac, et c’est pour s’immobiliser dans l’éternité de l’instant que le poète abandonne les rames, et non pas pour s’écouler avec le temps, au gré des eaux, indifférentes à son amour… Un lac ne saurait vous emporter, une fois qu’on cesse de ramer, attendu que ses eaux sont stagnantes… C’est trop élémentaire et forcément logique à la fois…
Nous proposons une autre version qui, sans prétendre nullement à la perfection, est plus proche et plus fidèle au poème traduit: De sauter ensemble dans la barque/ Par le murmure des vagues guidés./ De lâcher prise au gouvernail,/ Les avirons d’abandonner. Il y a gros à parier que vous serez d’accord avec nous, du moins par solidarité, n’est-ce pas, cher traducteur (excusez-moi de me passer des majuscules dans votre cas, car vous êtes un petit traducteur de poésie, hélas !) ?
    Dans la 4e strophe, il se souvient qu’il est en train de traduire un poème, et fait rimer, si injustement et fâcheusement, le 1er et le 2e vers, le 3e avec le 4e, en oubliant que chez Eminescu, il y a juste le 2e vers et le 4e qui riment, sans plus ! La structure syllabique est toute autre – il aurait fallu s’y attendre… – à savoir: 6, 7, 7, 8, au lieu de 8 syllabes partout ! Ensuite, la même passivité des protagonistes est là qui remplace les vœux du poète. Un syntagme supposé par le traducteur, mais qui n’existe pas chez Eminescu, vu qu’il était un maître de l’ambiguïté poétique, vient comme une ombre au tableau: cœur battant. Structure admissible en prose, mais laquelle banalise et dépoétise le poème en question. Cela va de soi que tout amoureux sent son cœur battre follement avant de revoir son amour, mais les poètes le disent tout autrement, cher Courriol, vous qui n’êtes point poète, hélas !
    Deux adjectifs/épithètes chers au poète: lin et unduoiasa apa ne survivent pas dans la version française en question, ce qui nous fait penser à une nouvelle définition d’un mauvais traducteur: un trouble-fête… Il y a tant de tendresse dans lin et tant d’harmonie dans unduioasa apa, que le traducteur ne perçoit pas, par malheur pour lui, mais surtout pour Eminescu… Voyons cette version: Qui nous entraînent doucement/ Au clair de lune, cœur battant,/ Tandis qu à la brise répond/ Le murmure de l’eau dans les joncs. Pour un morceau de prose poétique, ça pourrait aller, mais pour une traduction de poésie éminescienne, cela n’a rien à voir avec l’original ! Quel rapport y a-t-il, par exemple, entre cuprinsi de farmec et doucement ? Et puis le verbe entraîner supposent que la dite barque est habitée par deux êtres rigides, immobiles, inertes, mus le soi-disant roulement des flots (qui n’existe pas dans le cas d’un lac…) et non pas par deux amoureux, impatients de se retrouver, de s’embrasser et de se faire réciproquement don de soi…
    Voyons notre propre version: Et de flotter ensorcelés/ Au clair de la lune, douce et blonde/ D’ouïr les joncs frémir au vent/ Et le tendre clapotis de l’onde ! Se non è vero, è ben trovato, cher collègue !
    Les (mauvaises) surprises s’accumulent pour la dernière strophe ! Pour la bonne bouche, selon lui, le traducteur persévère diaboliquement, faisant fi de la poésie d’Eminescu et faisant bon marché et peu de cas des règles consacrées, des contraintes librement acceptées par tout bon traducteur de poésie, qui est, avant tout, poète dans la langue cible. A une distance de trois strophes, il nous sert un pronom personnel sujet, elle, qui, par contiguïté, renvoie au plus proche féminin du poème: eau. Mais il s’agit, tout de même, de la bien-aimée du poète…
    Refaisant son propre parcours non poétique, voire anti-poétique, le traducteur reprend les rimes entre le 1er et le 2e vers, et entre le 3e et le 4e vers, à l’encontre du poème original. In zadar, qui en dit long dans le poème d’Eminescu, n’apparaît pas chez Courriol, qui métamorphose suspin si sufar en je désespère, ce qui est une autre paire de manches… Le traducteur finit en queue de poisson (en beauté, selon lui) en opérant une cassure entre les deux premiers vers et les deux derniers vers, ce qui n’est pas le cas chez Eminescu. C’est comme si le paysage restait impassible à la souffrance du poète, comme si tout était statique et immobile, malgré l’agitation bénéfique, spécifique des sentiments puissants et passionnés… Le plus fâcheux, c’est qu’il persiste dans cette idée d’apparence, de faux, d’artificiel, trouvaille contre nature de Courriol. Le 1er et le 2e vers s’enchaînent mécaniquement, la rime est écolière, voire léonine, pourrait-on dire !
    Emerveillez-vous, Cher Lecteur, de l’ingéniosité de notre cher traducteur: Ce n’est pas elle et, solitaire,/ Au bord du lac je désespère./ Le lac est bleu sous les sapins/ Et de fleurs jaunes il semble peint. Point d’ébullition réduit en point de rupture, la musicalité de ce superbe poème éminescien s’en va en fumée, et le traducteur revient sur son idée de sapin, en renvoyant à la vanité de tout, car l’expression qu’il a en vue est, certes: ça sent le sapin, id est ça tire à sa fin, à sa mort.
    Nous vous proposons notre version, à vous Lecteur et à vous, traducteur: Mais elle ne vient pas. Solitaire,/ J’ai beau souffrir et soupirer/ Au bord de ce lac pourtant bleu/ De jaunets d’eau tout parsemé. Il y a une différence essentielle entre Ce n’est pas elle et Elle ne vient pas ! Les jaunets d’eau forment comme le contour de la bien-aimée, il ne s’en faut que d’elle pour leur donner vie, pour leur insuffler le mouvement d’attraction et de bien-être conféré par l’amour… Et puis, l’expression avoir beau + verbe accompagne l’intention du poète, comme s’il disait lui-même que c’est beau que de souffrir et de soupirer pour l’élue de son cœur… Voire, il a beau jeu souffrir et soupirer: cela est tout à son avantage, car les poèmes que lui inspire cet état d’âme sont superbes et uniques dans notre littérature.
    Pourquoi avons-nous choisi d’analyser brièvement ce poème, comme nous allons analyser tout aussi brièvement le poème DORINTA ? Simplement, parce que ces deux poèmes avaient été traduits par nous en 1992 ou 1993, donc il y a plus de dix ans, parce que le directeur des éditions Paralela 45 connaissait cette traduction, comptant parmi les amis du Directeur de la revue POESIS, lui-même – l’éditeur, remportant un prix des revues littéraires avec CALENDE, pour la page de traductions signées par moi ! Mais il a donné sa préférence à un Français, à Jean-Louis COURRIOL, parce que cela confère une aura de prestige, n’est-ce pas… ? Même si les versions françaises de ce traducteur prennent le contre-pied d’Eminescu et de ses poèmes, même s’il déforme une réalité poétique unique ! Tous les goûts sont dans la nature, hélas…
    Dans le poème DORINTA, considéré lui-aussi comme l’un des plus beaux poèmes d’Eminescu, le traducteur revient à la charge et répète ses procédés qui diminuent la beauté du poème original. Si l’on peut accepter la première strophe, pour le reste, il y a à redire, hélas ! Ainsi, dans la 2e strophe, tous les vers ont 8 syllabes, au lieu de l’alternance 8-7, 8-7, et la rime est unique et extrêmement monotone, jouant entre le 1er et le 2e vers, ainsi qu’entre le 3e et le 4e, au contraire de l’original, qui joue sur la rime des 2e et 4e vers ! Les confusions s’accumulent aussi: le traducteur introduit je t’attends, qui n’existe pas chez Eminescu, en ignorant à bon escient l’impatience du poète de revoir sa bien-aimée, en faisant peu de cas du fait que le poète n’en peut mais, qu’il languit mortellement après son amour ! L’attente, l’expectative sont corollaires de l’indifférence, de l’absence de la passion, du tumulte des sentiments qui embrasent les amoureux.
    Etrange vision de l’amour que celle de Courriol, qui pense que le poète brûle de voir son adorée se jeter contre son cœur en courant ! Course à obstacles, ou quoi ? On se bouscule un peu trop, selon vous, cher traducteur ! Le plus malheureux, c’est que vous transformez les vœux et les suggestions du Poète en ordres, en injonctions auxquels sa femme aimée devrait obéir au doigt et à l’œil ! Alors que la délicatesse d’Eminescu est évidente: il ose à peine espérer et rêver, pas du tout donner des ordres à qui que ce soit, d’autant moins à celle qui règne sur son cœur ! Seriez-vous si insensible à la poésie et si pragmatique que cela, cher collègue traducteur ? Les arbres cachent donc la forêt, dans votre cas ? Allons donc ! Un conseil à l’avenir: lorsqu’on se met à traduire un poème, à plus forte raison (d’) Eminescu, il faut aimer et comprendre la poésie, et avoir publié au moins une douzaine de recueils de poèmes, qui soient appréciés et bien reçus par la critique… Pour ma part, cher Courriol, j’ai publié seize recueils, le seizième réunissant justement les plus beaux poèmes d’amour que j’ai écrits ! J’ai remporté le prix de poésie de la revue italienne NUOVE LETTERE en 1998, le prix européen de poésie POESIAS en 2003, etc. Et vous, Jean-Louis COURRIOL ?! Vous dites ?! Pour ne plus parler du Prix du Parlement Européen, en 1995… pour la littérature !
    Voyons, par contraste, la version de Courriol, et puis la nôtre (il s’agit de la 2e strophe): Jette-toi dans mes bras, je t’attends,/ Contre mon cœur jette-toi en courant (comme c’est enfantin… !) !/ Viens, je déferai ton voile blanc,/ Je veux revoir tes yeux brillants. Comme on peut voir, la seconde personne du singulier – la personne de la bien-aimée, qui a la priorité dans le poème d’Eminescu, est remplacée dans la version de Courriol par la première personne du singulier, rendant le poète héliocentrique, à l’exclusion de la figure de son adorée. Voilà notre version: Viens dans le bois, à cette source-là/ Qui tressaute sur le gravier,/ A l’endroit où champs de sillons/ Par branches ployées sont masqués. Deuxième strophe: Accours donc dans les bras tendus/ Et épanche-toi sur mon cœur,/ Je te soulèverai alors le voile/ Me cachant un charme si rieur. Tout est là: nombre de syllabes, rimes, musicalité, enfin, même si partiellement imparfaite, cette version est plus proche et plus fidèle à l’original…
    S’est-on jamais demandé pourquoi nul peintre français ne peut peindre mieux les paysages roumains que les Roumains eux-mêmes ? Pourquoi les symphonies russes sont le mieux jouées et interprétées par des orchestres russes, dirigées par des chefs d’orchestre russes ? Il en va de même des traductions du roumain en français, qui seront toujours mieux faites par les Roumains eux-mêmes !!! Et non pas par des étrangers, qui ne sauraient vibrer sur les mêmes cordes que la sensibilité des Roumains ! Si on lave son linge sale en famille, on essore son linge propre toujours en famille ! Qu’on se le tienne pour dit !
    Revenons. La 3e strophe est surprenante de naïveté et d’ignorance de la poésie roumaine, surtout de celle d’Eminescu ! Ses vers ne respectent pas la formule 8-7, mais sont construit au petit bonheur la chance, genre: 8, 8, 8, 6. C’est dire que son respect pour l’harmonie et la musique du vers éminescien est nul et non avenu ! Non seulement il répète sa bourde: il refait une rime inexistante chez Eminescu: 1er et 2e vers, 3e et 4e vers, mais il introduit un élément du bestiaire érotique trivialisant: les loups. Certes, dans son imaginaire, il nous renvoie à voir le loup, ce qui signifie perdre sa cuti, sa virginité, en parlant d’une jeune fille. C’est banalisant et vulgaire à la fois, sans parler de ce que les loups ne sont jamais – ou presque – seuls, puisqu’ils vivent en hordes, en meutes, en bandes… D’autre part, la certitude du poète contrevient à l’illusion que vit le poète en guise de rêve les yeux ouverts, comme s’il ne tenait aucunement compte de la timidité et des principes, de la morale de la femme en cause. Il dit, Courriol: Je te prendrai sur mes genoux, donc indépendamment de la volonté de la femme, il fera ce qu’il voudra d’elle et de ses sentiments. Chez lui, le tilleul est blond – aura-t-il inventé là le fil à couper le beurre, Courriol ? Il nous apprend de ces choses, lui, il nous fait la leçon ! De tout temps, cher Courriol, les fleurs de tilleul sont blondes, mais blond n’a pas sa place dans un poème d’une gentillesse et d’une délicatesse hors du commun, d’un extraordinaire niveau de poéticité, grâce justement à l’incomplétude spécifique de l’ambiguïté !
    Mais donnons la parole à Courriol (qui n’est pas celle d’Eminescu, hélas !): Je te prendrai sur mes genoux,/ Nous serons seuls avec les loups (c’est incroyable, n’est-ce pas ?)/ Et tes cheveux frissonneront/ Des fleurs d’un tilleul blond. Eminescu laisse le choix à sa bien-aimée, il aime s’imaginer de ce qu’elle préférera s’asseoir sur ses genoux, mais c’est une supposition, un rêve, alors que chez Courriol, c’est déjà chose faite, c’est dans la poche, il fait d’Eminescu un de tes terribles machos du siècle dernier… D’autre part, peut-on dire, en bon français, que les cheveux de quelqu’un frissonnent des fleurs de tilleul ? Ça, par exemple !...
    Voilà notre version: Sur mes genoux, là, viens t’asseoir,/ L’on sera à deux, tout seuls ;/ Et dans tes cheveux frémissants/ Il neigera fleurs de tilleul. C’est une exhortation, une supplication même, ce viens t’asseoir, au contraire de Je te prendrai sur mes genoux…
    Pour la 4e strophe, le traducteur mérite bien un quatre, la moindre note du système de notation roumain, et pour cause ! La formule syllabique est horripilante: 7, 8, 6, 8, au lieu de 8-7, 8-7 ! La série de ses injonctions continue: Pose sur mon bras, tendrement,/ Ton front… Aucune nuance de prière, de demande respectueuse de l’autre, qui est sa bien-aimée, justement… Les cheveux blonds deviennent chez Courriol, clairs, id est délavés, sans personnalité, fades et fadasses… Le front si blanc, renvoyant à la pureté, à l’innocence des pensées et des sentiments de son adorée, a été banni de sa traduction: tantôt il met des mots de son invention, inexistants chez Eminescu, tantôt il enlève et exclut des mots, syntagmes ou séquences entières qui étaient l’œuvre du génie poétique d’Eminescu et faisaient le charme et la beauté de ses poèmes ! Alors là… C’est déjà peine perdue, vous trouvez pas, cher ami ?!
    Ouf ! Continuons ! En laissant en proie à ma bouche, donc symbole de la victoire, de la conquête de l’amoureux sur l’amoureuse, triomphe du mâle sur son élue, est remplacé par le verbe si banal donner. Tes douces lèvres redoublent d’effet et de force, chez le vaillant Courriol, qui se croit en droit de dire les plus doux baisers de la terre, faisant entrer en ligne de compte un mot déjà argotique et trivial: baiser… Le renvoi à fellation est presque évident, n’en déplaise à nos lectrices… La présence de la séquence de la terre, descend et ramène les amoureux du paradis des amours partagés (même si à peine rêvés ou espérés…) sur le plancher des vaches, sur l’ici bas terrestre, qui n’a rien à voir avec le divin amour… Pourquoi a-t-il inventé cette séquence, inexistante dans l’original, peut-on savoir ?! Allez chercher…
    Mais voyons cette splendide (au figuré, certes) version de Courriol: Pose sur mon bras, tendrement,/ Ton front riant, tes cheveux clairs,/ Que tes douces lèvres me donnent/ Les plus doux baisers de la terre. Même si atténué par la présence de l’adverbe de mode tendrement, l’impératif n’en est pas moins là, défigurant la force et la pureté des sentiments d’Eminescu. En revanche, nous proposons la version suivante: Coiffé de blond, ton front si blanc,/ Couche-le doucement sur mon bras/ Et laisse tes lèvres délicates/ En proie aux miennes. Tu verras… C’est une prière/suggestion, atténuée par le 1er vers de cette strophe. C’est si simple, n’est-ce pas ? Nous faisons suivre le verbe par l’adverbe doucement, alors que chez Courriol, cet adverbe atténuant vient en dernière place, en écho pâle de ses intentions…
    Pour la 5e strophe, nous n’avons trouvé aucune rime, donc la musicalité est exclue, elle ne fait pas l’affaire du traducteur ! Ce n’est déjà plus Eminescu, mais un certain élan prosaïque de Courriol lui-même, probablement… Il remplace singuratice izvoare par le vent seul, ce qui est époustouflant, à mon avis ! La structure syllabique est autre – l’habitude est une seconde nature chez Courriol: il emploie: 8-7, 8-6, mais, à y regarder de plus près, c’est déjà 7-7, 7-6 ! Singuratice devient chez lui claires, et c’est clair qu’il s’y connaît comme à ramer des choux, lui, à traduire de la poésie !
    Que dire de plus ? Nous avons presque honte de devoir esquinter le travail d’un collègue traducteur, mais c’est sa faute à lui s’il a mal fait de mal traduire un poème d’Eminescu. Tu l’as voulu, Georges Dandin ! Mais force nous est de montrer à nos futurs traducteurs comment ne pas traduire Eminescu, car, de ce point de vue, en repoussoir, l’œuvre de Courriol est illustrative de la façon dont il faut se garder de traduire la haute poésie ! Mais allons voir ce que cette strophe a donné chez Courriol: Nous rêverons d’amours heureux/ Dans le murmure de sources claires,/ Et le vent seul nous bercera/ Du doux chant de sa voix. Là, il invente à ses risques et périls (même en la demeure …), car blânda batere de vânt ne veut pas forcément dire le doux chant de sa voix. Alors que chez Eminescu il y avait déjà le mot chant (celui des sources), il omet de traduire ce mot par chant et invente un contexte où il confère au vent le don de chanter… Trop de libertés qu’il prend, notre ami traducteur… Ce qui le mènera tout droit dans la prison de nos critiques justifiées et motivées !
    Pour vous en convaincre, voilà notre version: L’on fera un beau rêve de bonheur,/ Conjoints par l’écho du chant/ Murmuré par sources solitaires,/ Par un léger souffle de vent. Une chose que nous tenons à vous faire remarquer, est la répétition, à très petite distance, de l’adjectif clair: chez Courriol, les cheveux de l’adorée et les sources sont clair(e)s, comme si la richesse reconnue du français en synonymes eût tari tout à coup… Je me demande justement comment il a osé remettre un tel poème à l’éditeur, alors qu’il ne respecte rien du poème original, qu’il victimise, tout comme son auteur, de par son ignorance et de par le manque de la poéticité, de la pratique de la poésie… Eminescu disait quelque part: Il est facile d’écrire des vers/ Lorsqu’on n’a rien de rien à dire… ! Au vu des trucs malsonnants de notre confrère, nous sommes enclins à modifier un peu ces vers célèbres, afin qu’ils abondent dans notre sens: Trop facile de traduire des vers/ Lorsqu’on ignore la vraie poésie, ou: Lorsqu’on n’écrit pas de poésie… !
    La dernière strophe de cet excursus traductionnel dans l’ouvrage de Courriol est à l’instar des autres, il n’en démord pas, lui ! La formule syllabique est 8-6, 8-7, au lieu de 8 partout. La rime est cent pour cent courriolienne et zéro pour cent éminescienne: le 1er vers rime avec le 2e, et le 3e avec le 4e, alors que la formule d’Eminescu était simplement celle de la rime des 2e et 4e vers. Sans plus. Donc: zéro musicalité, zéro rythme… Le traducteur se paie le luxe et prend la liberté d’exclure des mots clé d’Eminescu ; par exemple, dans le premier vers, il écarte l’harmonie, emblématique pour la poésie du plus grand poète des Roumains. Au point que nous nous demandons: qui aura payé ce traducteur et cet éditeur pour rendre une telle image de ce Poète unique dans l’histoire des lettres roumaines et européennes ? Enfin, passons… Le bois en proie aux pensées, qui le tourmentent, devient chez Courriol forêt toute bruissante de pensées, ce qui ne revient pas au même, hélas ! Non seulement les fleurs du tilleul deviennent chez lui frêles (ce qui n’est pas le cas !), mais chez lui le tilleul est, cette fois – pour une fois ! – blanc, ce qui n’existe pas chez Eminescu, qui n’eût jamais accepté d’écrire une telle bêtise ! Pourquoi le fait-il ? Pour finir en beauté, pour nous rappeler qu’il vient de traduire un poème… Et comme toute opera aperta, il peut se permettre d’ajouter ou d’enlever à la beauté magique des vers d’Eminescu…
    Voyons donc ce que nous propose Jean-Louis COURRIOL: Nous dormirons dans la forêt/ Toute bruissante de pensées,/ Sur nous tomberont doucement/ Les frêles fleurs d’un tilleul blanc. Ouf, cher confrère, j’ai assez soupé de vos inepties, j’en ai même eu ma claque !
    Pourquoi, par exemple, avez-vous évité de traduire, comme nous: L’harmonie de cette belle forêt/ Inquiétante, moult nous enivre./ Des fleurs de tilleul, à l’envi/ Verseront sur nous, en chute libre.
    Certes, nous aurions encore pas mal de reproches à faire au traducteur Courriol, mais nous avons évité d’en faire une litanie monotone, et avons choisi les éléments principaux de ses échecs et ratages. Qui aura alimenté son orgueil, au point qu’il se mette à traduire Eminescu sans être nullement un poète lui-même ? Qui aura persuadé l’éditeur Paralela 45 d’accepter une telle traduction, pour la bonne raison qu’elle est faite par un Français ? Qui paiera les pots cassés par cette trompeuse et artificieuse traduction, qui n’est aucunement ni respectueuse de l’original, ni fidèle au poète et à son œuvre ?
    Pourquoi s’illusionne-t-on chez nous quant à la qualité des traductions ? Pourquoi une traduction importée est-elle meilleure que celle faite par quelqu’un qui a vécu dans le culte d’Eminescu, qui a longuement étudié ses finesses et ses pièges, au point d’avoir donné la seule version accepté/ acceptable du LUCEAFARUL/ HYPERION, que nous avons publiée chez les éditions Geneze en l’an de grâce 1997 ? Ou les SONNETS d’Eminescu, que notre traducteur rate également, sans trop se fouler la rate et sans trop mettre la main à la pâte…


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